mardi 18 juin 2013

AJ Rojas et la banalité du mal

Ce jeune réalisateur est né en Espagne et a grandit à Los Angeles. Diplômé de l’Art Center College of Design de Pasadena, AG Rojas a été récemment le coproducteur d’une série de documentaires urbains assez originaux. Mais c’est l’œuvre purement artistique du réalisateur qui nous intéressera ici. Ses courts et ses vidéoclips. 

AJ Rojas semble happé par les bas-fonds urbains dans leur quotidienneté. Ce type d’univers est assez rependu certes, mais l’une des particularités du réalisateur est qu’il ajoute dans ses décors des éléments fantastiques, étranges, voire horrifiques qui, a priori, n’ont rien à faire là. 
Le tout peut parfois mettre mal à l’aise, mais cela donne un cachet et un intérêt à cet artiste. On peut se demander pourquoi ce leitmotiv en dualité : bas fonds urbains au quotidien et élément d’étrangeté horrifique. Ce sont deux aspects qui d’habitude ne vont pas de paire. Un mariage surprenant entre réalisme et fantastique. 
Pourtant, le symbole est fort. Car, lorsqu’on y réfléchie, c’est paradoxalement ainsi que les choses se passent le plus souvent dans la réalité. Les horreurs, parfois aussi étranges soient elles, peuvent s’insinuer dans la normalité du quotidien au point où les victimes ne les voient plus et où leur bourreau estime comme un fait légitime d’avoir des « proies » à maltraiter. Prenez les nombreux exemples d’harcèlement ou de viols où les prédateurs sont bien souvent des proches que les victimes côtoient au jour le jour. Ces victimes  mettent parfois des années à comprendre l’anormalité de ce qu’elles subissent : « la plus belle ruse du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! » (Baudelaire ou Usual Suspect selon les préférences).
Par extension, cette réalité rappelle la thèse d’Hannah Arendt sur la banalité du mal. C’est dans l’exemple du procès Eichmann que Hannah Arendt a exposé son concept (Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal). Adolf Eichmann, un criminel nazi qui selon Hannah Arendt n’est pas un monstre mais un être humain qui, bien que responsable et coupable, a agit dans un système totalitaire qui l’a encouragé à faire ce qu’il a fait au sens où ce système anesthésiait la culpabilité de ses agents. Eichmann s’est d’ailleurs défendu lors de son procès en expliquant qu’il ne faisait qu’obéir aux ordres (ultime médiocrité et perversion d’un salaud ; tenter de se faire passer pour non-responsable ou victime)… La thèse d’Arendt réinterroge ce que l’on a l’habitude de définir comme le « mal ». Vu de l’extérieur, le mal est étrange, irrationnel, mais à l’intérieur de certains environnements (et pas seulement dans les régimes totalitaires), il peut devenir banal. 
AG Rojas transpose (volontairement ou pas) de manière allégorique ce concept d’Hannah Arrendt dans son œuvre. Il nous montre alors des images horrifiques dans des décors de bidonvilles ou banlieues au quotidien et parfaitement intégrées dans leur univers. Ainsi dans le court métrage Crown, on peut voir des cols blancs se droguer de manière étrange. Dans le clip Hey Jane de Spiritualized on peut voir un transgenre évoluer au quotidien dans un univers particulièrement hostile. Dans le clip Lofticries de Purity Ring, on perçoit ce qui semble être une fausse couche puis un cadavre dans un étang le tout intégré là, comme objet de décor et ne déclenchant aucune réaction spécifique des protagonistes. Comme si tout était normal… banal. 
Un véritable artiste a au fond de lui-même, une sorte de matrice. Celle-ci le pousse à faire émerger des « choses » (messages, idées, fantasmes…) sous formes d’œuvres. Il peut mettre une vie à découvrir ce qu’il a vraiment à dire. Chaque œuvre est une pièce du puzzle. Pour l’heure, AJ Rojas ne nous a offert que quelques unes de ces pièces, mais on attend de découvrir la suite avec impatience. 

La chaine Vimeo de l'artiste 


"LOFTICRIES" | Purity Ring from AG Rojas on Vimeo.

"CROWN" | Short Film from AG Rojas on Vimeo.

dimanche 19 août 2012

photo mordante : La horde gay célébrant sa victoire


L’appel à la prière de Mgr André Vingt-Trois contre le mariage gay donne des envies de pousser le raisonnement de l’Eglise jusqu’à l’absurde et à la caricature.

Pour ce faire, il suffit de s’attarder un peu sur le cliché du jeune photographe Rock Brenner qui a involontairement réussi à tirer l’un des portraits allégorique les plus mordants du débat actuel.

Ce garçon de 23 ans aime travailler autour de la pluralité de notre société, à travers des photographies tirées du quotidien, de la rue ou de divers festivals.

En l’occurrence, ce cliché a été pris lors de la Gay Pride et montre des manifestants LGBT (et hétéros) qui chahutent et pogotent telle une horde barbare en train de célébrer sa victoire. A juste titre, puisqu’aujourd’hui, même si la loi n’est pas encore votée, la bataille du mariage gay semble acquise avec 65% des français qui en approuvent l'idée.

Il y’a quelque chose de cocasse dans cette vision photographiée de la horde gay « barbare » car elle ressemble aux craintes à peine caricaturées de l’Eglise et des conservateurs qui, depuis longtemps, associent l’homosexualité au déclin de notre civilisation.

Les origines d’une telle phobie sont en grande partie, liées aux thèses d’Edward Gibbon tirées de son ouvrage Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain qui sont restées ancrées dans un certain inconscient collectif.  L’Empire romain (qui aujourd’hui encore symbolise la civilisation face à la barbarie), aurait été envahi par les hordes barbares parce qu’il serait auparavant tombé dans la décadence et l’effémination…

Malgré les travaux d’historiens ayant démontré la complexité des raisons du déclin de l’Empire romain, ce fantasme clairement homophobe sur l’effémination de Rome a la vie dure et est transposé aujourd’hui encore à notre société. Ainsi, Eric Zemmour avec son ouvrage Le Premier Sexe, Christine Boutin dans ses discours etc.

Avec ce genre de radicalisme chez les opposants au mariage gay (devenus heureusement minoritaires), on pourrait déduire que le fossé est énorme avec les gays.

Mais la photographie révèle une antithèse avec, au centre de l’image, un crucifix, maintenu et brandi avec conviction par l’un des jeunes « barbare».  

Ce crucifix, qui symbolise notamment la tradition, peut être vu comme un rappel du fait que ce que réclament les LGBT, ce n’est pas la subversion de notre société, mais simplement le fait d’être acceptés au sein de valeurs traditionnelles notamment à travers le droit au mariage et à la fondation d’une famille (valeurs fondamentales de l’Eglise !).

C’est bien pour cela qu’au sein même de la communauté chrétienne il existe désormais des désaccords par rapport au message officiel de l’Eglise. La position de l’association de chrétiens homosexuels David et Jonathan, en est l’un des exemples.

En s’opposant au mariage gay, l’Eglise relègue au rang de fidèles de seconde zone ses croyants homosexuels. Absurde.

dimanche 15 juillet 2012

Lana Del Rey: le rêve national le temps d'une cigarette




(Pour Rue 89)

7 minutes. C’est la durée d’une cigarette et du dernier clip de Lana Del Rey National Anthem.

Lana y projette le fantasme d’une Amérique chimérique de la fin des années cinquante, incarnée dans le mythe des Kennedy et illustrée ici par une esthétique de caméra 8mm et le décor de la région des Hamptons, dans laquelle les élites de la Côte Est avaient pour habitude de passer leurs vacances. Dans le clip, la chanteuse joue le rôle de Jackie Kennedy tandis que John Fitzgerald est interprété par le rappeur noir A$AP Rocky. 

D’emblée, on sent une certaine ironie, puisqu’à la même époque les lois de ségrégation raciale (lois Jim Crow de 1877) étaient encore en vigueur. Pour ajouter un peu d’amertume, Lana met en avant les faux semblants du pouvoir et de l’argent qui depuis, sont venus crever le mythe national des Kennedy.     

Ce sont donc des visages d’Amérique antinomiques qui sont mis ici en symbiose.
Une provocation aux yeux de certains, mais en vérité, un coup de pied féminin à l’intolérance et au racisme (on n’en donnera jamais suffisamment), voire un hymne à l’amour et à l’égalité.

Mais comme une cigarette, la chimère ne dure que 7 minutes. La fumée du tabac nous entoure d’une impression de liberté mais la réalité scientifique nous rappelle les dégâts sur l’organisme dès que nous écrasons notre mégot. Dans le clip, un coup de feu et un dernier souffle retentissent à 6’40’’ avec des images rappelant celles de l’assassinat de JFK. C’est le retour à la dure réalité, le glas du mythe et du déni retentit comme les mots d’un médecin nous annonçant brutalement un cancer.

Alors, nous pourrions nous rassurer. Après tout, Lana montre ici un monde passé situé vers le début des années soixante. Or, depuis, le Civil Rights Act (1964) a aboli les lois de ségrégation et un noir a été élu Président des Etats-Unis. Nous pourrions nous dire que désormais, tout va pour le mieux. Mais prenons quelques chiffres contemporains de nos démocraties. Les Afro-Américains représentent 12 % de la population américaine, mais 42 % de la population du couloir de la mort. En France, les arabes et les noirs ont 7 fois plus de risques d'être contrôlés par la Police que les blancs, et les chiffres de discrimination à l’embauche sont tout aussi accablants.

Pourtant, il n’y a pas que de l’amertume dans ce que l’on peut interpréter de ce clip. Au contraire, quelque chose de poétique et prenant en ressort. Le sourire des enfants métissés du couple, la voix de Lana, la musique et ses nappes harmoniques qui font réellement penser à un hymne. Le tout charrie des idéaux nationaux et universels qui nous font garder espoir.

7 minutes douces-amères et provocatrices qui donnent un peu d’inspiration dans nos démocraties en manque de souffle. 


samedi 16 juin 2012

Suff Daddy fume des joints et roule à 20 km/h dans Berlin



Il vient de Deutschland, plus précisément de Düsseldorf (la ville où le groupe Kraftwerk a fait ses débuts). Suff Daddy est rapidement allé à Berlin pour étoffer le son de ses instrus. Ce jeune compositeur ne tient pas spécialement à faire de vagues mais il sévit pourtant depuis plusieurs années avec un son hip hop de qualité et bien acidifié. Le clip tiré de son dernier album "Suff Sells", se démarque par un léger saupoudrage de sucre sur la composition. Et, pour le coup (petite leçon de cuisine), sa musique en devient moins acide.

On obtient un rythme binaire, quelques samples de saxo bien placés et une mélodie so' logic. Le clip est fait d'un montage cocasse et presque binaire lui aussi (surtout après l'intro), avec un scénario dans lequel Suff Daddy et ses potes (Twit One et Lazy Jones) fument des joints et roulent à 20 km/h dans Berlin (vitesse précisée sur l'un des plans). 

Entre eux, ils n'ont probablement à leur palmarès aucune engueulade. C'est inscrit sur leur visage. Une sorte de hippy-happy hop.
Julien Bartoletti